CONFÉRENCE DU CARDINAL RATZINGER LORS DU
CONGRÈS EUCHARISTIQUE DE BÉNÉVENT (ITALIE)
SUR LE THÈME :"EUCHARISTIE, COMMUNION ET
SOLIDARITÉ"
Dimanche 2 juin 2002
Chers amis,
Le diocèse de Bénévent, au cours
du Congrès eucharistique préparé à travers la prière, la réflexion et des gestes
de charité, s'est proposé, sous la direction de son pasteur, S.Exc. Mgr Serafino
Sprovieri, d'approfondir la relation entre le mystère le plus profond de
l'Eglise, le Sacrement de la Très Sainte Eucharistie, et son engagement plus
concret - le service du partage, de la réconciliation et de l'unité -, afin de
pouvoir mieux célébrer le sacrement et vivre de façon plus efficace le nouveau
commandement du Christ "aimez-vous les uns les autres". Dans l'Eglise antique,
l'Eucharistie s'appelait souvent simplement Agape-amour, c'est-à-dire
Pax-paix; les chrétiens de l'époque ont ainsi exprimé de façon incisive
le lien incomparable entre le mystère de la présence cachée de Dieu et la
pratique du service de la paix, de la façon des chrétiens d'être la paix. Il n'y
avait aucune différence entre ce que l'on oppose aujourd'hui facilement comme
orthodoxie et orthopraxie, comme doctrine juste et comme action juste, en ayant
plutôt une attitude méprisante à l'égard de la parole orthodoxie: celui qui
suit la doctrine juste apparaît comme ayant un coeur étroit, inflexible,
potentiellement intolérant. Tout dépendrait en définitive de l'action juste,
alors que l'on pourrait toujours discuter sur la doctrine. Les fruits que la
doctrine produit seraient uniquement ce qu'il y a d'important, alors que les
voies par lesquelles l'on parvient à l'action juste seraient indifférentes. Une
telle opposition aurait été incompréhensible et inacceptable pour l'Eglise
antique, ne serait-ce que du fait que la parole orthodoxie ne signifiait alors
pas du tout la doctrine juste, mais authentique adoration et glorification de
Dieu. On était convaincu que tout dépendait du fait d'être juste dans la
relation avec Dieu, de connaître ce qui lui plaît et comment on peut lui
répondre d'une façon juste. C'est pour cette raison qu'Israël a respecté la
loi: elle indiquait quelle est la volonté de Dieu; elle indiquait comment vivre
avec rectitude et comment honorer Dieu d'une juste façon: en accomplissant sa
volonté, qui fait régner l'ordre dans le monde, en l'ouvrant à la transcendance.
Il s'agissait de la joie nouvelle des chrétiens qui, à partir du Christ,
savaient finalement comment Dieu doit être glorifié et comment, précisément
ainsi, le monde devient juste. Lors de la nuit sainte, les anges avaient annoncé
que les deux choses allaient de pair: "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et
paix sur la terre aux hommes de bonne volonté", telles furent leurs paroles
(Lc 2, 14). La gloire de Dieu et la paix sur la terre sont inséparables.
Là où Dieu est exclu, la paix s'effrite sur la terre, et aucune orthopraxie sans
Dieu ne peut nous sauver. En effet, il n'existe pas une pratique qui soit
simplement juste, en dehors d'une connaissance de ce qui est juste. La volonté
sans connaissance est aveugle et, de même, les actions, l'orthopraxie, sont
aveugles sans la connaissance et conduisent à l'abîme. Telle fut la grande
tromperie du marxisme, qui nous dit que l'on avait désormais assez réfléchi sur
le monde et qu'il valait à présent la peine de le changer. Mais si nous ne
savons pas dans quelle direction nous devons le changer, si nous ne comprenons
pas son sens et sa fin intérieure, alors, le simple changement devient
destruction - nous l'avons vu et nous le voyons. Mais l'inverse est également
vrai: la doctrine seule, qui ne devient pas vie et action, finit par être mise
en discussion et se vide également de son contenu. La vérité est concrète.
Connaissance et action sont étroitement unies, comme la foi et la vie sont
liées. C'est précisément ce que vous vouliez exprimer à travers votre thème, et
c'est sur cela que nous voulons à présent nous arrêter pour
réfléchir.
1. Eucharistie
Je voudrais chercher à éclairer
un peu les trois paroles clefs que vous avez choisies comme thème pour votre
Congrès eucharistique. "Eucharistie" est aujourd'hui - à juste titre - le nom le
plus courant pour le Sacrement du Corps et du Sang du Christ, que le Seigneur a
institué le soir précédant sa passion. Dans l'Eglise antique, il existait à ce
propos une série d'autres noms, tels qu'Agape et Pax, que nous avons déjà
mentionnés. Mais à leurs côtés, il y avait également, par exemple, Sinaxe -
assemblée, réunion d'un grand nombre. Pour les protestants, ce sacrement
s'appelle "Cène", dans l'intention - selon la tendance de Luther, pour qui seule
l'Ecriture possédait une valeur - de revenir totalement à l'origine biblique. En
réalité, chez saint Paul, ce sacrement s'appelle "Cène du Seigneur". Mais il est
significatif de constater que ce titre disparut très rapidement et qu'à partir
du deuxième siècle, il ne fut plus utilisé. Pour quelle raison? S'agissait-il
d'un éloignement du Nouveau Testament, comme le pensait Luther, ou d'une autre
raison? Dans les faits, le Seigneur avait certainement institué le Sacrement
dans le cadre d'un repas, plus précisément celui de la cène pascale juive, et
c'est pourquoi au début, il avait également été lié à une réunion pour un repas.
Mais le Seigneur n'avait pas commandé de répéter la cène pascale, qui
constituait le cadre, mais qui n'était pas son Sacrement, son nouveau
don. Quoi qu'il en soit, la Cène pascale ne pouvait être célébrée qu'une fois
par an. La célébration de l'Eucharistie fut donc détachée de la réunion pour la
cène, dans la mesure où était également en train de s'accomplir le détachement
de la loi, le passage à une Eglise de juifs et de païens, mais surtout de
païens. Le lien avec la cène se révéla ainsi comme extérieur, voire même comme
une occasion d'équivoques et d'abus, comme Paul l'a largement démontré dans la
première Lettre aux Corinthiens. Ainsi, l'Eglise, en assumant une physionomie
particulière, a progressivement libéré le don spécifique du Seigneur, ce qui
était nouveau et permanent, de l'ancien contexte et elle lui a donné une forme
particulière. Cela se produit d'une part en raison du lien avec la liturgie de
la parole, qui a son modèle dans la synagogue; et, de l'autre, en raison du fait
que les paroles d'institution du Seigneur formèrent le point culminant de la
grande prière d'action de grâce, qui dériva progressivement des traditions de la
synagogue, puis du Seigneur, qui avait certainement rendu grâce et louange à
Dieu selon la tradition juive, mais qui avait cependant enrichi cette action de
grâce d'une nouvelle profondeur, à travers le don de son corps et de son sang.
On comprit que l'essentiel dans l'événement de la dernière cène n'était pas de
manger l'agneau et les autres plats traditionnels, mais la grande prière de
louange, dont le centre était à présent constitué par les paroles de Jésus
lui-même: à travers ces paroles il avait transformé sa mort en don de sa propre
personne, si bien qu'à présent nous pouvons rendre grâce pour cette mort. En
effet, ce n'est qu'à présent qu'il est possible de rendre grâce à Dieu sans
réserve, car l'événement le plus horrible - la mort du Rédempteur et notre mort
à tous - a été transformé grâce à un acte d'amour en un don de vie. On reconnut
ainsi comme réalité essentielle de la dernière Cène l'Eucharistie, ce que nous
appelons aujourd'hui la Prière eucharistique, qui découle directement de la
prière de Jésus à la veille de sa passion et qui est le coeur du nouveau
sacrifice spirituel; c'est le motif pour lequel divers Pères désignaient
simplement l'Eucharistie comme "oratio" (prière), comme "sacrifice de la
parole", comme sacrifice spirituel, qui devient cependant également matière et
matière transformée: le pain et le vin deviennent le corps et le sang du
Christ, la nourriture nouvelle, qui nourrit en vue de la résurrection, pour la
vie éternelle. Ainsi, toute la structure des paroles et des éléments matériels
devient une anticipation de l'éternel festin de noces. A la fin, nous devrons
revenir encore une fois sur ce lien. A présent, il importait seulement de mieux
comprendre pourquoi nous, en tant que chrétiens catholiques, n'appelons pas ce
sacrement Cène, mais Eucharistie: l'Eglise naissante a lentement donné à ce
Sacrement sa configuration spécifique et, précisément ainsi, sous la direction
de l'Esprit Saint, elle a défini et correctement représenté par signes, ce qui
est véritablement son essence, ce que le Seigneur a véritablement "institué" au
cours de cette nuit. C'est précisément en examinant le processus selon lequel le
Sacrement eucharistique a progressivement pris sa forme, que l'on comprend d'une
très belle façon le lien profond entre l'Ecriture et la tradition. Une simple
relecture historique de la Bible, considérée de façon isolée, ne nous communique
pas suffisamment la vision de ce qui est essentiel. L'essentiel ne nous apparaît
comme tel que dans le contexte vivant de l'Eglise, qui a vécu l'Ecriture et l'a
ainsi comprise dans son intention la plus profonde, nous la rendant également
accessible.
2. Communion
Le deuxième mot que vous avez
choisi comme thème pour votre Congrès eucharistique - communion - est
aujourd'hui devenu un mot à la mode. C'est en effet l'une des paroles les plus
profondes et caractéristiques de la tradition chrétienne, mais précisément pour
cette raison il est très important de la comprendre dans toute sa profondeur et
l'amplitude de sa signification. Nous pouvons peut-être insérer ici une
observation tout à fait personnelle. Lorsque, avec des amis - en particulier
Henri de Lubac, Hans Urs von Balthasar, Louis Bouyer, Jorge Medina - j'eus
l'idée de fonder une revue, dans laquelle nous avions l'intention d'approfondir
et de développer l'héritage du Concile, nous nous mîmes à la recherche d'un nom
qui puisse exprimer de la façon la plus complète, par un seul mot, l'intention
de ce média. Lors de la dernière année du Concile, en 1965, une revue avait déjà
été fondée, qui devait pour ainsi dire être la voix permanente du Concile et de
son esprit et qui s'intitulait donc Concilium. A ce propos, le fait que
Hans Kung dans son livre "Structures de l'Eglise" crut avoir découvert une
signification équivalente aux paroles "Ekklesia" (Eglise) et
"Concilium" a pu jouer un rôle. A l'origine des deux termes se trouverait
la parole grecque "kalein" (appeler): le premier mot (Ekklesia)
signifie de fait: convoquer, le deuxième mot (Concilium): appeler
ensemble, et donc en dernière analyse, ils signifient tous les deux la même
chose. Il pourrait en dériver une sorte d'identité entre les concepts d'Eglise
et de Concile. De par sa nature, l'Eglise serait la suite du Concile de Dieu
dans le monde. Il faudrait donc penser l'Eglise de façon conciliaire, devant
être réalisée sous la forme d'un Concile; vice-versa, le Concile serait la
réalisation la plus intense, de façon absolue, de l'Eglise, autrement dit
l'Eglise à son sommet. Au cours des années suivantes, j'ai pendant quelques
temps suivi cette conception à première vue très éclairante, selon laquelle
l'Eglise apparaissait comme l'assemblée permanente du conseil de Dieu dans le
monde. Les conséquences pratiques de cette conception ne doivent pas, en
réalité, être négligées, et son attrait est immédiat. J'étais cependant parvenu
à la conclusion que la vision de Hans Kung contenait certainement quelque chose
de vrai et de sérieux, mais qu'elle avait également besoin de corrections
importantes. Je voudrais ici brièvement résumer le résultat de mes études
d'alors. Il ressortait de la recherche philologique, comme de la compréhension
théologique de l'Eglise et du Concile à l'époque antique, qu'un Concile peut
certainement être une importante réalisation de la vie de l'Eglise, mais que
l'Eglise elle-même est en réalité quelque chose de plus et que son essence va
plus en profondeur. Le Concile est quelque chose que l'Eglise accomplit, mais
l'Eglise n'est pas un Concile. Celle-ci n'existe pas en premier lieu pour
délibérer, mais pour vivre la parole qui nous est donnée. Comme concept de base,
dans lequel on propose l'essence de l'Eglise même, j'ai trouvé le terme
koinonia - communion. L'Eglise tient des Conciles, mais elle est
communion, c'est ainsi que je pourrais à peu près résumer l'essentiel de mes
recherches d'alors. Sa structure ne doit donc pas être décrite par le terme
"conciliaire", mais plutôt par le terme "de communion". Lorsque j'ai proposé
publiquement cette idée en 1969, dans mon livre "Le nouveau peuple de Dieu", le
concept de communion n'était pas encore très diffusé dans le débat théologique
et ecclésial public; mes idées à ce propos furent à peine jugées dignes
d'intérêt. Elles furent toutefois pour moi un point de départ dans la recherche
d'un titre pour la nouvelle revue, que nous avons ensuite également appelée
"Communio". Ce concept ne parvint par ailleurs à une importance publique
que lors du Synode des Evêques de 1985. Jusqu'alors la parole "Peuple de Dieu"
était apparue comme le nouveau concept-clef pour l'Eglise, dans lequel on
considérait qu'étaient réunies de façon synthétique les intentions du Concile
Vatican II. Cela aurait pu également être vrai, si l'on avait compris la parole
dans toute la profondeur de sa signification biblique, et dans le vaste contexte
dans lequel le Concile l'avait utilisée. Cependant, lorsqu'un grand mot devient
un slogan, il est inévitablement destiné à une réduction, et même à une
banalisation. Ainsi, le Synode de 1985 a cherché un nouveau point de départ, en
plaçant au centre le terme communion, qui renvoie tout d'abord au centre
eucharistique de l'Eglise, et qui renvoie également la compréhension de l'Eglise
dans le lieu le plus intime de la rencontre entre Jésus et les hommes, dans
l'acte de son don pour nous.
On ne pouvait pas éviter que cette grande
parole fondamentale du Nouveau Testament, isolée et utilisée comme slogan, ne
subisse elle aussi une réduction, et ne soit même franchement banalisée. Celui
qui parle aujourd'hui d'ecclésiologie de communion, entend en général deux
choses: il désire opposer une ecclésiologie plurielle, pour ainsi dire
fédérative à une conception centraliste de l'Eglise, et il veut souligner le
lien réciproque d'Eglises locales, dont l'échange consiste à donner et à
recevoir, ainsi que le pluralisme de leurs formes expressives dans le culte,
dans la discipline et dans la doctrine. Même là où ces tendances ne sont pas
développées en profondeur, la communion est cependant entendue en général dans
un sens horizontal - comme un multiple réseau de communautés. La conception
d'une structure sous forme de communion de l'Eglise se différencie alors à peine
du concept précédemment abordé d'une vision conciliaire: ce qui domine est la
vision horizontale, l'idée de l'autodétermination dans une vaste communauté. Il
y a naturellement beaucoup de vrai dans cela. Mais l'approche de fond n'est
cependant pas correcte et la véritable profondeur du terme que le Nouveau
Testament et le Concile Vatican II, ainsi que le Synode de 1985, voulaient
exprimer est ainsi perdue de vue.
Pour éclaircir la signification du concept de
Communio, je voudrais à présent rappeler brièvement deux grands textes
sur la Communio du Nouveau Testament. Le premier se trouve dans 1
Co 10, 16sq, dans lequel Paul dit: "La coupe de bénédiction que nous
bénissons n'est-elle pas communion au sang du Christ? Le pain que nous rompons
n'est-il pas communion au corps du Christ? Puisqu'il n'y a qu'un pain, à nous
tous nous ne formons qu'un corps, car tous nous avons part à ce pain unique". Le
concept de communio est tout d'abord ancré dans le Très Saint Sacrement
de l'Eucharistie, c'est la raison pour laquelle, aujourd'hui encore, dans le
langage de l'Eglise, nous désignons à juste titre la réception de ce sacrement
comme le fait de "communier". De cette façon, la signification sociale très
pratique de cet événement sacramentel devient également immédiatement évidente,
et cela d'une façon radicale qui ne peut pas être atteinte par des visions
exclusivement horizontales. Il nous est dit ici qu'à travers le sacrement, nous
entrons d'une certaine façon en communion de sang avec Jésus-Christ, là où le
sang selon la vision juive signifie "vie", c'est donc une compénétration de la
vie du Christ avec la nôtre qui est affirmée. Le terme "sang", dans le contexte
de l'Eucharistie, signifie évidemment également don, à propos d'une existence
qui, pour ainsi dire, s'offre, se donne pour nous et à nous. Ainsi, la communion
de sang est également une insertion dans la dynamique de cette vie, de ce "sang
versé" - la dynamisation de notre existence grâce à laquelle celle-ci peut
devenir un être pour les autres, comme nous pouvons le constater de façon
évidente, devant nous, dans le coeur ouvert du Christ. D'un certain point de
vue, les paroles concernant le pain sont encore plus impressionnantes. Il s'agit
de la communion avec le corps du Christ, que Paul compare avec l'union de
l'homme et de la femme (cf. 1 Co 6, 17sq; Ep 5, 26-32). Paul
explique cela également d'un autre point de vue, lorsqu'il dit: c'est un seul
et même pain, que nous recevons tous ici. Cela est vrai dans un sens très fort:
le "pain" - la nouvelle manne que Dieu nous donne - est pour tous l'unique et
même Christ. C'est vraiment l'unique Seigneur, identique, que nous recevons dans
l'Eucharistie, ou mieux: qui nous accueille et qui nous assume en lui. Saint
Augustin a exprimé ce fait par un mot, qu'il a perçu dans une sorte de vision:
mange le pain des forts, en effet, tu ne me transformeras pas en toi-même, mais
je te transformerai en moi. Cela signifie que la nourriture corporelle que nous
assumons est assimilée par le corps, elle devient un élément constitutif de
notre corps. Mais ce pain est d'un autre genre. Il est plus grand et plus élevé
que nous. Ce n'est pas nous qui l'assimilons, mais lui qui nous assimile, de
sorte que nous devenons conformes au Christ et, d'une certaine façon - comme le
dit Paul -, des membres de son corps, une seule chose en lui. Nous "mangeons"
tous la même personne, et pas seulement la même chose; nous sommes tous
ainsi arrachés à notre individualité circonscrite et insérés dans une
individualité plus grande. Nous sommes tous assimilés au Christ et ainsi, à
travers la communion avec le Christ, également unis entre nous, rendus
identiques, une seule chose en Lui, membres les uns des autres. Communier avec
le Christ est également, par essence, communier les uns avec les autres. Nous ne
nous trouvons plus les uns aux côtés des autres, chacun pour soi, mais chaque
personne qui communie est pour moi, pour ainsi dire, "l'os de mes os et la chair
de ma chair!" (cf. Gn 2, 23). Une véritable spiritualité de la communion
avec la profondeur christologique possède donc nécessairement un caractère
social, comme Henri de Lubac, il y a déjà plus de cinquante ans, l'a décrit de
façon merveilleuse dans son livre "Catholicisme". Dans ma prière lors de la
communion, je dois donc, d'une part, me tourner entièrement vers le Christ, me
laisser transformer par lui et, éventuellement, me laisser brûler par son feu
qui m'enveloppe. Mais c'est également pour cette raison que je dois aussi
toujours avoir à l'esprit qu'il m'unit ainsi de façon organique avec chaque
autre communiant: avec celui qui est à mes côtés, qui peut-être ne m'est pas
sympathique; mais également avec celui qui est loin, en Asie, en Afrique, en
Amérique ou en tout autre lieu. En devenant une seule chose avec lui, je dois
apprendre à m'ouvrir dans cette direction et à m'engager dans cette situation:
c'est la preuve de l'authenticité de mon amour pour le Christ. Si je suis uni
avec le Christ, je le suis avec l'autre, et cette unité ne se limite pas au
moment de la communion, où elle ne fait que commencer puis devient vie, chair et
sang dans ma vie quotidienne avec l'autre et à côté de l'autre. C'est pourquoi
la réalité individuelle de ma communion, et l'existence et la vie de l'Eglise
sont également inséparablement liées l'une à l'autre. L'Eglise ne naît pas comme
une simple fédération de communautés. Elle naît à partir de l'unique pain, de
l'unique Seigneur et elle existe à partir de lui; elle est dès le début et
partout une et unique, l'unique corps qui dérive d'un unique pain. Si elle
devient une, ce n'est pas en raison d'un gouvernement centralisateur; il lui est
possible d'être un centre commun parce qu'elle tire sans cesse son origine d'un
seul Seigneur, qui la crée à travers un seul pain comme un seul corps. C'est
pourquoi son unité possède une plus grande profondeur, une profondeur qu'aucune
autre union humaine ne pourrait jamais atteindre. C'est justement lorsque
l'Eucharistie est comprise dans toute l'intériorité de l'union de chacun avec le
Seigneur, qu'elle devient également un sacrement social au plus haut degré. Les
grands saints sociaux étaient en réalité également de grands saints
eucharistiques. Je ne mentionnerai que deux exemples pris entièrement au hasard.
Tout d'abord, l'aimable figure de saint Martin de Porres, qui naquit en 1569 à
Lima (Pérou), fils d'une afro-américaine et d'un noble espagnol. Martin vivait
dans l'adoration du Seigneur présent dans l'Eucharistie, il passait des nuits
entières en prière devant l'Eucharistie, alors que pendant la journée, il
soignait inlassablement les malades et prenait soin des personnes issues des
milieux les plus défavorisés dont, en tant que mulâtre, il se sentait proche par
son origine. Sa rencontre avec le Seigneur, qui se donne à nous depuis la croix
et qui fait de nous tous, au moyen de l'unique pain, les membres d'un seul
corps, se traduisait de façon cohérente dans le service des personnes qui
souffrent, dans le soin aux faibles et aux laissés-pour-compte. A notre époque,
Mère Teresa de Calcutta vient à l'esprit de chacun. Partout où elle ouvrait les
maisons de ses soeurs au service des mourants et des laissés-pour-compte, la
première chose qu'elle demandait était un endroit pour le Tabernacle, car elle
savait que c'était l'unique source où puiser la force d'accomplir ce service.
Celui qui reconnaît le Seigneur dans le Tabernacle le reconnaît chez les
personnes qui souffrent et les indigents; il appartient à ceux auxquels le juge
du monde dira: j'avais faim et vous m'avez donné à manger; j'avais soif et vous
m'avez donné à boire; j'étais nu et vous m'avez vêtu; j'étais malade et vous
m'avez visité; j'étais en prison et vous êtes venus me voir (Mt 25,
35).
Je voudrais encore brièvement rappeler un deuxième texte important
du Nouveau Testament à propos du terme communion (koinonia), qui se
trouve au tout début de la première Epître de Jean (1, 3-7). Jean parle tout
d'abord de la rencontre avec la parole faite chair, qui lui a été accordée: il
peut dire qu'il transmet ce qu'il a vu de ses propres yeux, ce qu'il a touché de
ses propres mains. Cette rencontre lui a donné le don d'une "koinonia" -
communion - avec le Père et son Fils Jésus-Christ, elle est devenue une
véritable communication. Cette communion avec le Dieu vivant, nous dit-il, place
l'homme dans la lumière; c'est-à-dire dans la vérité de Dieu, qui s'exprime dans
l'unique nouveau commandement, qui inclut tout le reste - le commandement de
l'amour. Ainsi, la communion avec la "parole de la vie" devient vie juste,
devient amour; elle devient également communion réciproque: "Si nous marchons
dans la lumière comme Il est lui-même dans la lumière, nous sommes en communion
les uns avec les autres" (1 Jn 1, 6). Le texte nous présente la même
logique de la Communio que nous avions déjà trouvée chez Paul: la
communion avec Jésus devient communion avec Dieu même, communion avec la lumière
et avec l'amour; elle devient ainsi la vie juste, et tout cela nous unit les uns
les autres dans la vérité. Ce n'est que si nous considérons la communion dans
cette profondeur et cette ampleur, que nous avons quelque chose à dire au
monde.
3. La solidarité
Nous arrivons finalement à la
troisième parole-clé "solidarité". Alors que les premières paroles-clés,
eucharistie et communion, ont été tirées de la Bible et de la tradition
chrétienne, celle-ci nous est parvenue de l'extérieur. Le concept de
"solidarité" - comme l'Archevêque Mgr Paul Cordes l'a démontré - fut développé,
au début, dans le cadre du premier socialisme par P. Lerou (décédé en 1871), en
opposition à l'idée chrétienne d'amour, comme une nouvelle réponse rationnelle
et efficace au problème social. Karl Marx avait expliqué que le christianisme
avait disposé d'un millénaire et demi pour faire ses preuves et que son
inefficacité était à présent suffisamment démontrée; de nouvelles voies devaient
donc être parcourues. Pendant des décennies, beaucoup crurent que le modèle
socialiste résumé dans le concept de solidarité était finalement la voie pour
parvenir à l'égalité entre tous, pour éliminer la pauvreté et parvenir à la paix
dans le monde. Aujourd'hui, nous pouvons observer le paysage de ruines laissé
par une théorie et une pratique sociales qui ne tiennent pas compte de Dieu. Il
est indéniable que le modèle libéral de l'économie de marché, en particulier là
où, sous l'influence des idées sociales chrétiennes, il a été modéré et corrigé,
est parvenu dans certaines parties du monde à de grands succès. Le bilan laissé
par l'opposition des blocs de pouvoir et des intérêts économiques, surtout en
Afrique, est d'autant plus triste. Derrière la solidarité apparente des modèles
de développement s'est cachée, et se cache souvent, la volonté d'élargir
l'étendue de son pouvoir, de son idéologie, de sa souveraineté sur les marchés.
C'est dans ce contexte qu'ont été perpétrées les destructions des anciennes
structures sociales, des forces spirituelles et morales, dont les conséquences
doivent retentir à nos oreilles comme un seul cri. Non, sans Dieu les choses ne
peuvent pas bien aller! Et comme ce n'est que dans le Christ que Dieu nous a
montré son visage, a prononcé son nom et est entré en communion avec nous, la
conséquence est que sans le Christ, il n'y a pas d'espérance. Il est également
indéniable qu'au cours des siècles passés, les chrétiens se sont rendus
coupables de graves fautes. L'esclavage, la traite des esclaves, restent un
chapitre sombre; ils révèlent à quel point les chrétiens étaient peu chrétiens
et combien ils étaient loin de la foi et de l'amour de l'Evangile, de la vraie
communion avec Jésus-Christ. D'autre part, ce furent l'amour plein de foi et
l'humble disponibilité au sacrifice de tant de prêtres et de soeurs, qui
servirent de contrepoids et qui laissèrent un héritage d'amour; celui-ci, même
s'il ne peut pas effacer l'horreur de l'exploitation, la nuance cependant. Sur
ce témoignage, nous pouvons construire, sur cette voie, nous pouvons avancer.
C'est dans ce sens que le concept de solidarité, en particulier grâce aux études
d'éthique du Saint-Père, a été lentement transformé et christianisé au cours des
dernières décennies, si bien qu'à présent, nous pouvons à juste titre le
rapprocher des deux paroles-clés eucharistie et communion. La solidarité
signifie, en ce sens, le fait de se sentir responsables les uns des autres, les
sains des malades, les riches des pauvres, les continents du Nord de ceux du
Sud, en ayant conscience de notre responsabilité réciproque et donc conscience
que lorsque nous donnons, nous recevons, et que la seule chose que nous pouvons
toujours donner est celle qui nous a été donnée; elle ne nous appartient donc
pas et n'est pas destinée à nous seuls. Aujourd'hui, nous constatons qu'il ne
suffit pas de transmettre des capacités techniques, des connaissances et des
théories scientifiques ou bien des pratiques de structures politiques
déterminées. Tous cela n'est pas utile et est même nocif, si l'on ne révèle pas
également les forces spirituelles, qui donnent un sens à ces techniques et à ces
structures, et qui rendent possible leur utilisation responsable. Avec notre
rationalité, il a été facile de détruire les religions traditionnelles, qui
survivent d'ailleurs à l'heure actuelle comme des sous-cultures - privées du
meilleur de leur substance - et qui en tant que techniques de superstition
peuvent porter préjudice aux personnes, que ce soit dans leur corps ou leur âme.
Il aurait été nécessaire de faire éclore la partie saine de leur noyau en
direction du Christ et de conduire ainsi à leur accomplissement les attentes
tacites qui y sont contenues. Dans un tel processus de purification et de
développement, la continuité et le progrès se seraient unis de façon féconde. Là
où la mission a été un succès, c'est parce qu'elle a, dans la pratique, suivi
cette voie et a ainsi aidé à développer des forces de foi, dont nous avons un
besoin si pressant.
Lors de la crise des années soixante et soixante-dix,
de nombreux missionnaires parvinrent à la conviction que la mission,
c'est-à-dire l'annonce de l'Evangile de Jésus-Christ, ne serait plus nécessaire
aujourd'hui; la seule chose qui aurait encore un sens serait d'offrir un service
de développement social. Mais comment pourrait-on accomplir un développement
social positif, si l'on devenait analphabète de Dieu? L'idée, qui sous-tend de
façon tacite cette façon de penser, que les peuples ou les tribus doivent
conserver leur propre religion et qu'on ne devrait plus les importuner avec la
nôtre, ne montre pas seulement que la foi s'était refroidie dans le coeur de ces
hommes, malgré leur profonde bonne volonté, et que la communion avec le Seigneur
n'était plus primordiale. Comment aurait-on autrement pu penser qu'il était bon
d'en exclure les autres? ll s'agit au fond ici - souvent sans le savoir - d'un
mépris du fait religieux en général et pas du tout d'estime pour les autres
religions, comme il pourrait sembler: la religion est considérée chez la
personne comme un résidu archaïque, qu'on doit lui laisser, mais qui en dernière
analyse n'a rien à voir avec la véritable grandeur du développement. Ce que les
religions disent et font apparaît, au bout du compte, indifférent; celles-ci
sont considérées comme exclues du domaine de la rationalité et leur contenu ne
compte absolument pas. L'orthopraxie, que l'on attend ensuite, est vraiment
construite sur du sable. Il est désormais temps d'abandonner cette forme erronée
de penser. Nous avons besoin de la foi en Jésus-Christ, ne serait-ce précisément
que du fait qu'elle réunit la raison et la religion. Elle nous offre ainsi des
critères de responsabilité et donne la force de vivre selon cette
responsabilité. Le partage sur tous les plans est une dimension de la solidarité
entre les peuples et les continents: un partage matériel, spirituel, éthique et
religieux. Il est évident que nous devons développer ultérieurement notre
économie de façon telle qu'elle n'ait plus seulement pour critère les intérêts
d'un pays déterminé ou d'un groupe de pays, mais le bien-être de tous les
continents. Cela est difficile et ne peut jamais être pleinement réalisé; cela
exige de nous des privations et des renoncements. Mais si un esprit de
solidarité vraiment nourri par la foi voyait le jour, cela pourrait alors
devenir possible, même d'une façon toujours imparfaite. On touche ici au thème
de la mondialisation, mais je ne peux pas le traiter à présent. Il est évident
qu'aujourd'hui, nous dépendons tous les uns des autres. Mais la mondialisation
n'est pensée que de façon unilatérale en vue de ses propres intérêts, et il
devrait en revanche exister une mondialisation dans laquelle tous soient
véritablement responsables les uns des autres et où chacun porte le poids de
l'autre. Tout cela ne peut cependant pas être réalisé de façon neutre, en se
référant uniquement aux techniques de marché. Dans les décisions qui concernent
le marché, les présupposés liés au valeurs sont toujours déterminants. Notre
horizon religieux et moral est également toujours décisif dans celles-ci. Si la
mondialisation de la technique et de l'économie n'est pas accompagnée par une
nouvelle ouverture de la conscience à Dieu, devant lequel nous avons tous une
responsabilité, alors nous courons à la catastrophe. Telle est la grande
responsabilité qui pèse aujourd'hui sur nous chrétiens. Le christianisme à
partir de l'unique Seigneur, de l'unique pain, qui veut faire de nous un unique
corps, a toujours aspiré à l'unification de l'humanité. Si au moment où
l'unification extérieure de l'humanité, qui jusque là était impensable, devient
une réalité, et que nous renonçons à notre rôle de chrétiens et croyons ne plus
pouvoir ou ne plus devoir donner quoi que ce soit, nous commettons une grave
erreur. En effet, une unité construite sans Dieu, voire même contre lui, finit
comme l'expérience de Babylone: dans la confusion et dans la destruction
totale, dans la haine et dans la prévarication de tous contre
tous.
Conclusion: l'Eucharistie comme sacrement des
transformations
Revenons à la Très Sainte Eucharistie. Qu'est-il
vraiment arrivé au cours de la nuit où le Christ fut trahi? Ecoutons à ce propos
le canon romain - le coeur de l'"Eucharistie" de l'Eglise à Rome: "La veille de
sa passion, Jésus prit le pain entre ses mains saintes et vénérables, il leva
les yeux au ciel, vers toi, Dieu tout-puissant, il te rendit grâce par la prière
de la bénédiction, il rompit le pain, le donna à ses disciples et leur dit:
Prenez et mangez-en tous. Ceci est mon corps offert en sacrifice pour vous.
Après la cène, il prit de la même façon ce précieux calice entre ses mains
saintes et vénérables, il te rendit grâce par la prière de la bénédiction, il le
donna à ses disciples et dit: prenez et buvez-en tous. Ceci est le calice de
mon sang pour la nouvelle et éternelle alliance, versé pour vous et pour tous en
rémission des péchés. Faite cela en mémoire de moi". Que se passe-t-il dans ces
paroles? Tout d'abord, la parole transsubstantiation nous vient à l'esprit. Le
pain devient le corps, son corps. Le pain de la terre devient le pain de Dieu,
la "manne" du ciel, avec laquelle Dieu nourrit les hommes non seulement au cours
de leur vie terrestre, mais également dans la perspective de la résurrection -
préparant la résurrection et la faisant même commencer. Le Seigneur, qui aurait
pu transformer les pierres en pain, qui pouvait faire naître des pierres des
fils d'Abraham, voulut transformer le pain en un corps, son corps. Mais cela
est-il possible? Et comment cela peut-il se produire? Nous ne pouvons pas éviter
de poser les mêmes questions qui ont été posées dans la synagogue de Capharnaüm.
Il est là, devant ses disciples, avec son corps; comment peut-il dire à propos
du pain: ceci est mon corps? Il est à présent important de faire bien attention
à ce que le Seigneur a vraiment dit. Il ne dit pas simplement: ceci est mon
corps; mais: ceci est mon corps donné pour vous. Il peut devenir don, parce
qu'il est donné. A travers l'acte de la donation, il devient capable de
communication, comme transformé en un don. Nous pouvons observer la même chose
dans les paroles à propos du calice. Le Christ ne dit pas simplement: ceci est
mon sang; mais: ceci est mon sang, qui est versé pour vous. Puisqu'il est
versé, en tant que versé il peut être donné. Mais une nouvelle question apparaît
à présent: que signifie "est donné", "est versé"? Que se passe-t-il à ce moment
là? A dire la vérité, Jésus est tué, il est accroché à la croix et meurt dans
les tourments. Son sang est versé, tout d'abord dans le jardin des oliviers pour
le travail intérieur à propos de sa mission, puis lors de la flagellation, du
couronnement d'épines, de la crucifixion et, après sa mort, lorsqu'on lui
transperce le coeur. Ce qui a lieu est tout d'abord un acte de violence, de
haine, qui torture et détruit. A ce stade, nous nous heurtons à un deuxième
niveau plus profond de transformation: il transforme de l'intérieur l'acte de
violence des hommes contre lui en un acte de donation en faveur de ces hommes,
en un acte d'amour. On voit cela de façon dramatique dans la scène du jardin des
oliviers. Il accomplit à présent ce qu'il avait annoncé lors du discours sur la
montagne: il n'oppose pas la violence à la violence, comme il aurait pu le
faire, mais il met fin à la violence, en la transformant en amour. L'acte de
tuer, de donner la mort est transformé en amour, la violence est vaincue par
l'amour. Telle est la transformation fondamentale, sur laquelle se fonde tout le
reste. C'est la véritable transformation dont le monde a besoin et qui seule
peut racheter le monde. De même que le Christ, par un acte d'amour, a transformé
et vaincu la violence de l'intérieur, la mort même est transformée: l'amour est
plus fort que la mort. Il demeure éternel. Dans cette transformation est
contenue la transformation plus vaste de la mort en résurrection, du corps mort
en corps ressuscité. Si le premier homme était une âme vivante, comme le dit
saint Paul, le nouvel Adam, le Christ, deviendra à travers cet événement un
esprit dispensateur de vie (1 Co 15, 45). Le ressuscité est
donation, est un esprit qui donne la vie et qui, comme tel, est communicable, ou
plutôt, communication. Cela signifie que l'on n'assiste à aucun congé de la
matière; de cette façon, elle atteint au contraire son objectif: sans
l'événement matériel de la mort et son dépassement intérieur, tout cet ensemble
de chose ne serait pas possible. Ainsi, dans la transformation de la
résurrection, tout le Christ continue à subsister, mais il est à présent
transformé de telle façon que le fait d'être corps et de se donner ne s'excluent
plus, mais sont impliqués l'un dans l'autre.
Avant d'accomplir un autre
pas, cherchons à avoir encore une fois une vision synthétique et à comprendre
l'ensemble de cette réalité. Au moment de la dernière Cène, Jésus anticipe déjà
l'événement du Calvaire. Il accueille la mort sur la croix et, par son
acceptation, il transforme l'acte de violence en un acte de donation,
d'auto-effusion ("Mon sang même doit se répandre en libation sur le sacrifice et
l'oblation de votre foi", dit Paul à ce moment, à propos de son martyre
éminent: cf. Ph 2, 17). Lors de la dernière cène, la croix est déjà
présente, acceptée et transformée par Jésus. Cette première transformation
fondamentale conditionne la suite - le corps mortel est transformé en corps de
la résurrection: dans l'"esprit qui donne la vie". La troisième transformation
est possible à partir de là: les dons du pain et du vin, qui sont à la fois des
dons de la création et le fruit du travail humain, des "transformations" de la
création, sont transformés, si bien qu'en eux, le Seigneur lui-même qui se donne
devient présent - car il est don. L'acte de donation n'est pas une partie
de lui, mais lui-même. Le regard s'ouvre alors sur deux transformamations
supplémentaires, qui sont essentielles dans l'Eucharistie dès l'instant de son
institution: le pain transformé, le vin transformé, dans lequel le Seigneur se
donne comme esprit qui donne la vie, qui est présent pour transformer les
hommes, afin que nous devenions un seul pain avec lui, puis un seul corps avec
lui. La transformation des dons, qui n'est que la suite des transformations
fondamentales de la croix et de la résurrection, n'est pas le point final, mais
elle est, elle aussi, seulement un début. L'objectif de l'Eucharistie est la
transformation de ceux qui la reçoivent dans l'authentique communion avec sa
transformation. L'objectif est donc l'unité, la paix que nous, qui sommes des
individus séparés, qui vivons les uns aux côtés des autres, ou les uns contre
les autres, nous devenions avec le Christ et en lui, un organisme de donation,
pour vivre en vue de la résurrection et du nouveau monde. C'est ainsi
qu'apparaît la cinquième et dernière transformation, qui caractérise ce
sacrement: à travers nous, les transformés, devenus un seul corps, un seul
esprit qui donne la vie, toute la création doit être transformée. Toute la
création doit devenir "une nouvelle cité", un nouveau paradis, la demeure
vivante de Dieu: Dieu qui est tout en tous (1 Co 15, 28) - c'est ainsi
que saint Paul décrit l'objectif de la création, qui doit se définir à partir de
l'Eucharistie. L'Eucharistie est donc un processus de transformation, auquel
nous sommes appelés à participer, en tant que force de Dieu pour la
transformation de la haine et de la violence, force de Dieu pour la
transformation du monde. Nous voulons donc prier afin que le Seigneur nous aide
à la célébrer et à la vivre de cette façon. Nous voulons prier afin qu'il nous
transforme, nous et le monde, en la nouvelle Jérusalem.
Joseph Card.
RATZINGER
Date de création : 02/06/2002 00:00
Dernière modification : 26/08/2005 10:11
Catégorie : Docs : Papes
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